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L’Invité : Pierre Sabatier, Président de PrimeView

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Pierre Sabatier, Président de PrimeView

Spécialiste des marchés et de prospective, Pierre Sabatier fondait en 2009 le cabinet indépendant de recherche économique et financière Primeview dont il est aujourd’hui Président. Il est également vice-président de l’Aurep et administrateur du Cercle Turgot. Il est l’auteur de nombreux ouvrages comme La passion du vivant, La Chine une bombe à retardement, Chinamérique, ou Grandeur et misère de la finance moderne.

Face à cette crise inédite, estimez-vous que la réaction de l’État a été à la hauteur ?

À l’image de la crise sanitaire, les autorités ont mis sous perfusion et en réanimation notre économie, surtout pour étaler dans le temps le flux d’entreprises qui feront faillite. Car en dépit de toutes ces mesures inédites mises en oeuvre nous ne pourrons pas sauver tout le monde.
Je pense que l’État devra continuer d’aider les entreprises pour empêcher les banques de mettre en place des spreads de taux trop élevés entre entreprises, qui condamneraient bon nombre d’acteurs, et leur permettre de se refinancer sur des longues périodes car les taux de croissance ne seront pas les mêmes demain que par le passé car de toute évidence nous entrons dans une ère de stagnation économique.

Les entreprises seront-elles encore capables de créer de la richesse ?

Pour créer de la richesse à la sortie du confinement, les entreprises devront prendre en compte l’évolution durable des comportements des individus pendant cette période (réduction des déplacements de population, consommation à distance avec le numérique et consommation de proximité). Nous allons assister à une redistribution des cartes au sein des secteurs plus que des révolutions de secteurs.
Les entreprises devront également s’interroger sur leurs modes de fonctionnement, leurs pratiques pour faire des difficultés une opportunité, pour être du côté des gagnants car nous rentrons dans une décennie de gagnants-perdants. Pour cela, les entreprises devront avoir des moyens financiers pour investir et pour poursuivre leur expansion naturelle notamment par de la croissance externe. Elles devront être capables de basculer d’une stratégie mondiale à une stratégie multilocale pour faire face à la moindre ouverture commerciale et à la prise de conscience écologique des populations, de passer de la concurrence au partenariat. Elles devront être aussi capables de s’adapter aux attentes des salariés dans leur quête de sens, au télétravail, à l’équilibre vie privée-vie professionnelle.

De nouveaux impôts sont-ils inéluctables ?

Au lendemain de la crise, les règles du jeu fiscales vont profondément changer. Les populations ne peuvent pas accepter deux fois en 15 ans de privatiser les gains et de collectiviser les pertes. Une augmentation globale de la pression fiscale n’est pas à craindre car aussi bien les entreprises que les ménages ne sont pas en mesure de l’assumer sous peine de voire chuter la consommation et l’investissement donc la croissance. En revanche il est probable que la pression fiscale sera accentuée sur les plus grandes des entreprises comme sur les plus gros revenus. Une fiscalité différenciée pourrait également toucher les gros acteurs du numérique, comme les GAFAM, et taxer ainsi l’utilisation de nos données grâce auxquelles ils disposent d’une matière première gratuite.
L’Union Européenne va devoir changer pour accompagner une politique industrielle commune. Le budget européen correspondant ne pourra être constitué à partir des budgets nationaux. Il faut créer un budget européen propre par exemple à partir d’une TVA européenne.

Cette création monétaire ultraexpansionniste ne contient-elle pas de sérieux risques d’inflation ?

À court terme, il ne peut y avoir d’inflation car le pricing power des entreprises est inexistant dans la mesure où leurs clients ne seront pas plus solvables au lendemain du confinement, bien au contraire, car une vague de licenciements et de difficultés financières pour de nombreuses entreprises s’annonce.
À moyen terme, les pressions sont déflationnistes en raison notamment du vieillissement des populations. En effet, la courbe du cycle de consommation tout au long de la vie décline à partir de 55 ans après avoir atteint un sommet entre 45 et 55 ans. A long terme, il y pourrait y avoir, face à cette politique monétaire ultra expansionniste, une perte de confiance dans la valeur de la monnaie.

Quel rôle va jouer la Bourse ?

Les marchés cotés ne sont pas l’économie réelle, ils sont constitués d’une partie seulement des entreprises. Ils résistent aujourd’hui grâce aux plus grosses entreprises, notamment les GAFAM, dont la valorisation est passée de 17% à 22% du S&P 500 pendant la crise sanitaire. Microsoft pèse aujourd’hui autant que le CAC 40…

Que pensez-vous de la proposition de plan de relance européen de 750 Md€ ?

Cette nouvelle enveloppe budgétaire européenne montre bien les craintes qui entourent nos économies. Des vagues de liquidations et de suppressions d’emplois sont annoncées tous les jours par des grandes et des petites entreprises. Nos économies européennes ont besoin d’un soutien monétaire et budgétaire massif et durable au regard de la violence du choc économique. Mais la solidarité européenne va être mise à rude épreuve car cette crise remet en lumière le caractère bancal originel de la zone euro. D’un côté une banque centrale européenne indépendante qui conduit la politique monétaire, de l’autre des Etats qui ont conservé leurs pouvoirs législatif et budgétaire. On voit ainsi rejaillir les atermoiements éternels entre pays du nord qui se veulent les garants de la bonne gestion (fourmis) et les pays du sud présentés comme des mauvais gestionnaires (cigales), à l’image de la remise en question de l’achat d’obligations d’État par la cour constitutionnelle de Karlsruhe. Par rapport aux crises passées, les européens ont fait preuve d’un pragmatisme nouveau et il m’étonnerait qu’ils recommettent l’erreur d’adopter une position dogmatique au regard de la gravité de la situation économique actuelle.