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L’INVITÉ : PHILIPPE DESSERTINE, ECONOMISTE ET DIRECTEUR DE L’INSTITUT DE HAUTE FINANCE

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Avec son aisance naturelle, la clarté de ses exposés, Philippe Dessertine rendrait presque l’économie glamour. Enseignant à l ’IAE, à paris 1- Sorbonne, membre du haut conseil des finances publiques et auteur de nombreux ouvrages de prospectives économiques, il publie Le Grand Basculement. Une analyse des conséquences de la crise du covid en partant d’un postulat quasi iconoclaste « et si l’épidémie était une chance, notamment pour la France ? »

Qu’est-ce qui vous a le plus frappé dans cette crise ?

Nous sommes face à une situation totalement inédite. Quels que soient les responsables politiques ou économiques, ils doivent affronter cette crise sans aucun repère historique. S’il y a bien eu une récession extrêmement forte, à la différence de 2008 par exemple, elle n’a pas été provoquée par l’économie, mais par des facteurs exogènes : l’apparition d’un virus incontrôlable et de sa conséquence, le confinement. Mais le phénomène est incroyable, en 2020 nous avons eu la plus forte récession de l’après-guerre et en même temps une stabilisation du nombre de faillites, tout simplement parce qu’il y a eu une injection massive de liquidité au niveau mondial. L’économie mondiale a été en quelque sorte placée sous assistance respiratoire.

Mais aujourd’hui la situation sanitaire s’améliore grâce à la vaccination, les prévisions de croissance sont étonnamment fortes. Pourquoi ?

Avec une économie à l’arrêt, le redémarrage est puissant. Près de 6 % de croissance prévus pour la France en 2021. Soit un taux très proche de celui des Etats-Unis, dopé par le plan Biden de 1200 milliards de dollars. Face à ce mouvement brutal, les entreprises vont devoir répondre à une sollicitation très forte de leurs clients. Il n’est pas certain que toutes soient en mesure d’y répondre. Cela risque de provoquer une redistribution des cartes, aussi bien dans l’horizon concurrentiel national que mondial.

Pensez-vous qu’il y aura un effet de rattrapage ?

C’est une obligation pour absorber un niveau de dette jamais atteint. L’année 2020, c’est à peu près 10 % de dette supplémentaire par rapport à un niveau déjà énorme. Cela pendant une année où le PIB mondial enregistrait une récession record. Bien entendu, il était indispensable de procéder à ces injections massives de liquidités, sinon nous aurions ajouté de la récession à la récession. La solution de la dette était la bonne, mais elle nous oblige à un rattrapage de création de richesse. Et nous ne pouvons qu’avoir de bonnes surprises. En 2020, nous avions prévu une récession de 14 % pour la France, mais elle a été finalement de 8,3 %, car nous avons largement sous-estimé la dynamique de la reprise dès lors que le confinement s’arrêtait.

En contrepartie de ce redémarrage, il y a de fortes tensions sur les matières premières et sur le pétrole. Est-ce que cela préfigure un retour de l’inflation ?

Au début nous étions plutôt en déflation. Avec des prix qui commençaient à baisser ce qui était plutôt paradoxal, puisque lorsque l’on injecte de la monnaie sans créer de richesse, logiquement la monnaie perd de sa valeur. Nous étions en fait aussi dans une forme de dépression psychologique, ce qui n’est pas négligeable dans une crise comme celle-ci, qui a freiné la relance de la demande et entrainé une épargne considérable des Français. 180 milliards d’euros selon la Banque de France. Dès que la peur du covid s’est éloignée partout dans le monde, nous avons assisté à des redémarrages très forts, 18 % pour la Chine ! Si bien que l’on se retrouve avec des goulots d’étranglement comme dans le BTP avec des pénuries de ciment, ou de composants électroniques qui paralysent l’industrie automobile et bien d’autres secteurs. Tout naturellement, il y a donc des tensions sur les prix. D’après la BCE nous devrions dépasser cette année les 2 % d’inflation avec des hausses inévitables de salaire qui vont nourrir à leur tour l’inflation. Alors que le plan Biden est loin d’avoir provoqué tous ces effets, nous assistons déjà aux Etats-Unis à des hausses record de salaire de plus de 10 % dans certaines branches d’activité.

Cette spirale inflationniste peut provoquer une remontée des taux d’intérêt. Quelle serait sa répercussion sur les valeurs d’actifs ?

Pour la première fois depuis pas mal de temps, la France refinance sa dette avec des taux positifs. Quand les taux montent, les marchés font des corrections dures. En ce moment les actifs sont soumis à deux injonctions contradictoires : des taux qui montent et un afflux de liquidité. Toute la question est de savoir si derrière cet effet bulle qui se profile il y aura une véritable création de richesse qui va l’absorber.

La pandémie nous a appris qu’il était dangereux de dépendre de l’Asie. Relocaliser, est-ce une opportunité ?

Avec cette crise nous nous sommes rendu compte de notre dépendance. Le moteur de la relance ne sera pas l’Europe mais l’Asie, devenue la première zone de production du PIB mondial et de consommation avec ses 4,3 milliards d’habitants. Relocaliser oui, mais pas n’importe comment. La question essentielle est la relocalisation des futurs vecteurs de valeur. Le développement durable et la data sont notamment des relais de croissance. La data c’est ce qu’échangent les sociétés de services, qui représentent 75% du PIB mondial. Le service va être le vecteur majeur de la création de richesse.

Le développement de la data ne va-t-il pas augmenter aussi les cyber risques ? Les attaques se multiplient et elles sont de plus en plus couteuses.

Effectivement, elles auront couté aux alentours de 1000 milliards de dollars l’an dernier. En pleine crise covid, des hôpitaux français ont été pris en otage numérique. D’un point de vue financier, le cyber risque est supérieur au risque de la remontée des taux d’après les banques. Sans compter les cyber-attaques que certains Etats voyous organisent en ayant recours à des mercenaires, ce qui veut dire qu’il faut plus que jamais investir massivement dans la sécurité. C’est une formidable opportunité pour certaines startups françaises.

Nous appliquons à présents des critères Environnementaux, Sociétaux et de Gouvernance. La prise en compte de ces critères ESG, tout comme l’impact éthique pour décider d’un investissement dans une entreprise, est-ce une évolution symbolique ?

Il y a eu la création d’un CAC 40 ESG, c’est donc un virage loin d’être symbolique. Nous devons affronter en même temps la rupture technologique et l’urgence. Cela veut dire que les valeurs bougent de manière imprévue et très difficile à quantifier. Ce changement de paradigme entraine une vraie perte de repères monétaires. Aujourd’hui, en prenant comme référence la seule dimension monétaire d’un investissement, nous ne représentons pas correctement la création de valeur. A la lumière des critères anciens nous irions tout droit à la catastrophe monétaire de l’Allemagne dans les années 20 avec une hyper inflation. Alors qu’au contraire, avec par exemple un investissement green, vous avez une valeur qui n’apparait pas mais qui est bien réelle. C’est rassurant car c’est probablement cette attitude qui va pouvoir rééquilibrer l’énorme masse monétaire que nous créons. Les investisseurs vont devoir être capables de mesurer et de détecter cette « hidden value », ce qui va rendre leur métier encore plus passionnant…

… et plus risqué ?

L’un des problèmes majeurs dans le financement aujourd’hui, c’est la lourdeur du fonctionnement d’un système dans lequel vous prenez le moins de risque possible. Il faut trouver un équilibre entre financement et prise de risque. Avec des exigences réglementaires trop lourdes, vous paralysez le système économique. Certes vous rassurez tous ceux qui haïssent la finance, et qui haïssent l’économie et son financement, mais vous cassez les structures d’investissement qui sont quand même les premières sources de progrès d’une société humaine.