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Le Point de Vue de Bertrand Rambaud – 6 Avril 2020

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Rebond !

 

Bertrand Rambaud Président de Siparex

Qu’une crise sanitaire ait entraîné une inflexion aussi massive et aussi rapide de l’économie mondiale, c’est du jamais vu dans l’Histoire. Évidemment on doit se féliciter que l’impératif de sauver des vies ait prévalu sur celui de préserver les intérêts économiques, serait-ce au prix d’une récession brutale et d’une explosion de la dette. Nous ne remercierons jamais assez nos soldats de la santé qui livrent cette guerre au quotidien avec un courage et un dévouement remarquable. Reste une question lancinante : comment faire face à une destruction de richesses de cette ampleur ? Rien qu’en France, un mois de confinement équivaut à une perte de 3 à 4 points de PIB. A plus long terme, on peut également se demander comment un Etat aussi endetté que la France pourra financer le plan de relance indispensable au moment du rebond qui se produira, espérons-le, le plus tôt possible. Autrement dit, comment la France pourra-t-elle s’offrir une politique keynésienne de grande envergure ?

Des réponses européennes et nationales

Certains comparent la période que nous traversons à la crise de 2008. Il y a une différence de taille : en 2008 il s’agissait avant tout d’une crise financière et de solvabilité mais l’appareil productif n’était pas touché. Aujourd’hui, la crise sanitaire qui entraîne une chute vertigineuse de l’activité est la cause de la crise financière. Elle génère un besoin en liquidités qui semble sans limite. Et face à cette crise, les différents acteurs de la scène financière ont joué jusqu’à présent pleinement leur rôle. A commencer par la BCE qui au niveau européen injecte massivement des liquidités en rachetant de la dette souveraine, ce qui correspond ipso facto à un début de mutualisation de la dette. En France, le Gouvernement a pris des mesures efficaces et rapides notamment sur le chômage partiel. Tout un arsenal de mesures exceptionnelles de financement et de cautions a été mis en place sous l’égide de Bpifrance. L’appui des banques est fort et essentiel. Ces dispositions constituent un levier irremplaçable pour sauver le système productif avec un accès généralisé au crédit.  Mais un crédit qu’il faudra bien rembourser un jour, ce qui mettra alors à mal bien des trésoreries et provoquera sans doute pas mal de faillites. Une dimension à laquelle il serait utile de réfléchir dès à présent.

Un rôle offensif pour le private equity

Face à une situation aux évolutions protéiformes qui changent parfois d’heure en heure, quel peut-être le rôle du private equity et son accompagnement dans les participations ? Il y a d’abord un constat qui en soit n’a rien de très réjouissant mais qui est conforme à l’évolution générale : près de 50 % des entreprises de notre portefeuille étaient à l’arrêt en plein mois de mars ce qui évidemment est tout à fait inédit. A l’opposé, un certain nombre d’entre elles sont en surchauffe. C’est le cas dans des secteurs comme l’agroalimentaire ou le transport. A Roanne, les capacités de production de Valentin Traiteur qui doit répondre à la forte demande en provenance de la grande distribution, tournent à plein régime. Le Groupe de transport Jacky Perrenot, maillon essentiel de la chaîne logistique, s’adapte à des contraintes inédites. Une société comme Lydia illustre la capacité d’adaptation des start-ups en mettant au point en quelques jours un dispositif spécial à l’attention des professionnels de santé pour leur permettre d’être payés à distance par carte bancaire, simplement et en toute sécurité. Citons encore Ouihelp, qui soutient les professionnels de santé des hôpitaux et les Ehpad avec la création de canaux de communication dédiés pour traiter en priorité les nouvelles demandes d’attribution de lits et accompagner les patients à domicile. Dans tous ces cas, les dirigeants et leurs salariés font face avec une inventivité, une combativité et un sang-froid exceptionnels à ces situations insolites, qui doivent être salués.

A court terme, nous avons concentré nos actions sur la préservation de nos actifs et la gestion de cette crise. En étant aux cotés des dirigeants et de leurs équipes dans le déploiement d’éventuelles mesures d’urgence comme la nécessité de solliciter de nouveaux financements. La gestion de l’arrêt de sites de production ou de vente. La gestion de leurs crédits interentreprises. Nous devons jouer pleinement notre rôle d’actionnaire en sachant être patients, en les accompagnant financièrement pour faire face à leurs besoins, en différant si nécessaire le paiement des intérêts afin de soulager leur trésorerie, car le cash est roi.

Pour nous, il s’agit en réalité de mettre en place avec notre équipe d’accompagnement opérationnelle une boîte à outils adaptée à chaque cas afin d’éteindre un incendie dont personne à l’heure actuelle ne connaît exactement l’ampleur ni la durée. Pour le moment notre visibilité est bonne et rassurante.

Notre approche doit aussi se concentrer sur les enjeux de financement à moyen terme et les conséquences inévitables de cette crise sur les performances opérationnelles. Nous devrons répondre aux besoins financiers les plus urgents de nos participations au moment de leur redémarrage. Dans cette phase de rebond, nous devrons être offensifs et actifs à leurs côtés.

 

Que seront les jours d’après ?

Dans ce contexte, évoquer les enjeux de notre métier du Private Equity est un exercice complexe. En effet, au-delà de ces considérations concrètes subsistent un certain nombre d’interrogations déterminantes pour le futur.

La première de ces interrogations concerne les moyens dont disposeront les entreprises fragilisées pour faire face à l’augmentation brutale de leur endettement, en parallèle d’un retrait parfois significatif de leurs performances opérationnelles. Le retour de la planche à billets ? Une reprise de l’inflation ? Des dettes transformées en subventions comme le modèle américain semble le dessiner ? Des réponses fortes concertées au niveau européen seront indispensables et elles ne seront pas sans conséquence sur l’ordre financier mondial.

Nous pouvons également nous interroger sur l’évolution de la valeur des actifs. Cela est vrai pour tous les supports à commencer par les Bourses dont la chute brutale pourrait favoriser les concentrations avec relance des OPA amicales ou hostiles.

Pour le private equity, une correction, même si elle est de moindre ampleur que sur les marchés côtés, ne sera-t-elle pas inévitable ? Sur le court terme, c’est probable. Sur le moyen terme, rien n’est moins certain. Nous sortons d’une période où l’activité tournait à plein régime et les levées de fonds ont été importantes. Les entreprises qui auront passé cette période sans trop d’encombre ou auront su adapter leur modèle en sortiront même probablement renforcées et donc mieux valorisées. Toutefois, nous devons éviter que nos transactions, tant à l’achat qu’à la vente, ne se grippent. Les opérations des prochains mois seront scrutées à la loupe.

En parallèle, les transformations des modèles économiques s’accéléreront très certainement, le digital étant probablement l’un des grands gagnants de cette guerre sanitaire, tant par les moyens de connexion et de travail à distance qu’il permet, que par la gestion efficace de la data avec toutefois le corollaire engendré de la cybersécurité.

Allons-nous assister au retour en grâce de ce qui est l’ADN du capital développement ? A des investissements plus longs laissant le temps aux entreprises de construire la valeur nécessaire pour traverser ces crises systémiques. Je l’appelle de tous mes vœux. Car n’oublions pas que l’un des grands enseignements de cette épidémie aura été le révélateur d’une faiblesse structurelle de notre industrie que nous connaissions tous mais sans jamais réagir.  Comment avons-nous pu être aveugles au point de devenir économico-dépendants de la Chine dans un grand nombre de secteurs clés ? A commencer par celui, vital, de la santé. Pour la fabrication de certaines molécules de médicaments. De masques. Ou encore de tests. Nous touchons là aux limites de « la Chine usine du monde » qui assure plus de 25% de nos approvisionnements. A l’issue de cette crise, il sera sans doute utile et salutaire de réfléchir à engager de vrais plans d’investissement pour relocaliser en Europe un certain nombre d’entreprises. Dans cette revanche de l’économie réelle, je suis certain que le private equity aura un rôle fondamental à jouer.